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L'Afrique et ses religions, regards de cinéastes

Comme chaque année, l’Association Racines de Paris se propose de présenter une autre image de l’Afrique et de sa diaspora. Un travail que le Festival Black Movie relaie en reprenant dans ses éditions un extrait de ses programmations.

L'actualité a amené son lot d'interrogations sur l'Islam, prolongeant un questionnement plus général sur la religion, les croyances de toutes sortes, les sectes. Ces questions, les cinéastes africains se les sont posées dès les premières années d’existence des cinémas d’Afrique. Ils y reviennent actuellement avec insistance.

En Afrique, l’islam ou le christianisme, religions importées, se sont superposés à d’autres cultes plus anciens, mais toujours vivants, regroupés sous le terme générique d’animisme. L’Afrique compte aujourd'hui près de 270 millions de musulmans, 100 millions de catholiques et 83 millions de protestants, tandis que l’animisme est pratiqué, officiellement, par plus de 130 millions de personnes.

Quelle influence ces diverses religions exercent-elles dans la vie de tous les jours, comment influent-elles sur les destins des peuples, comment s’opère leur fusion?

Des questions que les cinéastes africains ont mises au cœur de leurs films.

Njangaan dénonce à la fin des années 70 les dangers de l'utilisation de la religion musulmane par des hommes sans scrupules. Au nom du Christ fustige l'influence des sectes en Côte d'Ivoire, et la comédie Saitane se moque au Niger des faux marabouts. Les critiques portent non sur la foi ou le sens du sacré, mais sur l'utilisation de la religion. C'est que le sacré est vécu intimement en Afrique, dans le moindre acte de la vie quotidienne. Ce qui a poussé d'autres cinéastes à explorer les liens profonds des religions avec une terre, un milieu donné. Grand Magal à Touba évoque l'Islam noir, porteur de paix et de tolérance, né du syncrétisme entre Islam et négritude au sein des confréries soufies du Sénégal. Un thème magnifiquement repris dans Les Mille et une voix. Le lien intime et vital entre les êtres ou le monde qui les entoure apparaît comme une évidence dans Kaka yo (Congo), Po di Sangui ou Le Prix du Pardon (Tournée des Films du Sud). Comme dans Kodou, il peut sauver les êtres de leur déchirement.

Table ronde:
Une table ronde avec trois réalisateurs représentatifs des trois courants religieux complétera cette programmation. Animée par Michel Amarger (journaliste à Radio France International), elle réunira Mahmoud Ben Mahmoud (Mille et une voix), Flora Gomes (Po di Sangui) et Mahama Johnson Traoré (Njangaan).
Le 16 mars à 16h30, cinéma Spoutnik.

Les mille et une voix

[Résumés]


1 Au nom du Christ
Roger Gnoan M'Bala
Côte d'Ivoire, 1992, fic, 81', vostfr

Le film raconte l’histoire d’un petit village de Côte d Ivoire où les hommes se côtoient dans la promiscuité et la misère. Un porcher méprisé par tous et qui cherche l’oubli dans l’alcool affirme avoir eu la vision d’un enfant-dieu qui l’aurait choisi pour redresser les torts et les égarements de l’Eglise. Voilà notre homme autoproclamé prophète Magloire 1er, messager de Dieu et cousin du Christ. Il convertit sans grande peine les villageois qui très vite deviennent des adeptes et des fanatiques zélés de cette nouvelle confession. Les traditions locales sont condamnées, les fétiches et autres objets rituels livrés aux flammes et les mécréants, menacés. Ainsi commence le début de la folie religieuse d’un homme dont la renommée et la puissance seront sans limite. Dénonciation du fanatisme et de ses méfaits, le film s'attaque aux sectes à un moment où leur prolifération s’étend en Côte d’Ivoire mais plus largement dans une Afrique profondément tiraillée entre religion, tradition et modernité. Gnoan M'Bala interpelle avec brio et humour les consciences sur les dangers de ces phénomènes religieux.

Grand prix Etalon de Yennenga, Fespaco 1993.


2 Grand Magal à Touba
Blaise Senghor
Sénégal, 1962, doc, 20', vostfr

Touba, la ville sainte du mouridisme (confrérie religieuse au Sénégal), célèbre chaque année le "Grand Magal", qui constitue une manifestation de reconnaissance à Allah. Cette manifestation a été édictée par Cheikh Ahmadou Bamba, qui, à la fin du 19e siècle, avait renoncé aux honneurs de ce bas monde, au pouvoir et à ses lustres, pour se consacrer exclusivement au service d'Allah et du Prophète Mohammed.
Devant les immenses rétributions dont Allah l'a gratifié au terme de sa mission, Cheikh Ahmadou Bamba entreprit d'appeler toute la communauté musulmane pour rendre grâce à Allah: c'est le sens du Grand Magal de Touba, célébré chaque année le 18 du mois lunaire de Safar. Le Grand Magal de Touba est aujourd’hui considéré comme le grand pèlerinage de la confrérie mouride. Les Sénégalais mourides dispersés un peu partout dans le monde cherchent à se rendre à Touba lors de cette manifestation.
Le documentaire très complet de Blaise Senghor met en scène la préparation de cet événement, la mobilisation et la procession de centaines de milliers de pèlerins vers la ville sainte afin célébrer le magal du départ en exil de Cheikh Ahmadou Bamba. Il permet de comprendre un phénomène qui met en émoi tout un pays.
Les Mourides sont la plus grande confrérie soufie du Sénégal. Leur doctrine est basée sur la non-violence, leur force et leur dynamisme sont partis de la culture et de la civilisation du Monde Noir. Née au Sénégal mais active aujourd'hui à Paris, comme à New-York, la confrérie des Mourides draine 3 millions de pèlerins par an à Touba.

2 Njangaan
Mahama J. Traoré
Sénégal, 1975, fic, 87', vostfr

Njangaan est un réquisitoire sans concessions contre l'éducation coranique, et le problème des talibés, les enfants confiés aux marabouts des écoles coraniques. Les talibés sont obligés de mendier pour leurs maîtres marabouts. À Dakar, ces mendiants sont surnommés Njangaan, (les élèves, les apprentis). Ils deviennent souvent des délinquants que les maisons de redressement ou les prisons accueillent en fin de course. Le film décrit la trajectoire dramatique de Mame, enfant arraché à sa mère...
Plusieurs thèmes sont abordés dans le film: la soumission de la femme, l’exploitation des enfants, l’utilisation de la religion à des fins personnelles.


3 Kaka Yo
S. Kamba
Congo,1968, fic, 20', vostfr

Deux jeunes gens s'aiment et désirent se marier, mais un sorcier conseille au fiancé d'éprouver les sentiments de sa promise. L'épreuve est de taille: le jeune homme disparaît, la jeune fille doit le rechercher en sachant que, si elle ne le retrouve pas, elle le perd. Dans sa quête, elle est protégée par un mystérieux enfant, qui la guide avec le chant de sa guitare. Vibrante histoire d'amour - kaka yo signifie "rien que toi" en lingala -, le film entremêle vie moderne, avec la jeunesse de Brazzaville qui danse les danses européennes en vogue dans les années '60, et dimension initiatique, avec le sorcier, son pouvoir, et un gamin qui incarne l'esprit de l'amour.

3 Saitane
Oumarou Ganda
Niger, 1972, fic, 61', vostfr

Troisième film du réalisateur nigérian Oumarou Ganda, Saitane, qui signifie Satan, est l’histoire d’un jeune couple dont la femme se laisse séduire par un riche commerçant. Ses amours clandestines seront organisées par un marabout. Brouille dans le ménage. Le père de la jeune femme veut reprendre sa fille et son petit-fils mais le mari s’y oppose car il les considère comme sa propriété. Quant au marabout, il sera puni, ridiculisé et perdra son influence sur le village. Il ne trouvera de remède à sa déconfiture que dans le suicide. Oumarou Ganda dénonce une fois de plus, avec ce long métrage en couleur, la tartuferie religieuse comme il fustigeait dans le Wazzou Polygame le fétichisme et les croyances occultes faisant tant de dupes et enrichissant des escrocs en Afrique. Ainsi, il tourne ostensiblement en dérision un marabout qui, bien que semant la zizanie dans les ménages, était vénéré de tous dans son village. Saitane est un remarquable tableau des mœurs et une excellente satire sociale.


4 Kodou
Ababacar Samb Makharam
Sénégal, 1971, fic, 89', vostfr

Une jeune fille, Kodou, se soumet, un peu par bravade, à une pratique de tatouage. Mais ne voilà-t-il pas qu'au milieu de la cérémonie, et tandis que les matrones l'encouragent de leurs chants, Kodou prend la poudre d'escampette. Offensant ainsi gravement les traditions séculaires du village. La famille de Kodou se sent déconsidérée, ses amies se moquent d'elle. Confinée dans une quasi-quarantaine, Kodou devient folle et s'en prend violemment aux jeunes enfants. Ses parents finissent par l'emmener dans un hôpital psychiatrique dirigé par un médecin européen, sans résultat. Ils décident alors de la soumettre à une séance d'exorcisme traditionnel. Puis on ramène Kodou à la maison. Guérira-t-elle?


5 Les Mille et une voix
Mahmoud Ben Mahmoud
Tunisie, 2001, doc, 92'

Les Mille et une voix est un périple merveilleux dans un univers poético-musical à la fois homogène et très coloré... Dans ce documentaire, Mahmoud Ben Mahmoud s'intéresse aux musiques de l'Islam et plus particulièrement celles du soufisme. S'inspirant de son expérience personnelle (son père fut un membre important de la confrérie soufi des Châdhikiyyâ de Tunisie), il nous guide dans ces musiques aux expressions très différentes, nous entraînant de l'Egypte aux Indes en passant par la Turquie et le Sénégal. Ce qui frappe alors est l'étonnante diversité des sonorités de l'Islam et plus particulièrement ces contrastes entre les musiques de la rue, lors des grandes fêtes religieuses habitées d'animisme et d'exhibitionnisme, et la rigueur des chants des mosquées où dominent l'invention sacrée et la quête de l'extase. Pourtant, qu'elles soient de la rue ou de la mosquée, les musiques présentées relèvent toutes à des degrés divers du soufisme. Et quand on sait la position marginale que cette manifestation de la foi occupe dans le monde islamique, on comprend mieux pourquoi, pour Mahmoud Ben Mahmoud, la musique s'apparente à un moyen de lutter contre l'activisme des intégristes.
À travers ce voyage dans les pays de l'Islam arabe et non arabe, Les Mille et une voix nous invite à découvrir une image différente de l'Islam, moins dogmatique et plus amoureuse, celle de ses chants, ses danses, ses transes...


6 Po di Sangui
Flora Gomes
Guinée Bissau, 1996, fic, 90', vostfr

Dans le village d’Amanda Lundju, une tradition animiste veut qu'à chaque naissance, on plante un arbre. Ces arbres grandissent avec l’enfant, le dépassent, lui survivent et deviennent l’âme des villageois. Mais dans ce village, jour après jour, on coupe les arbres pour exploiter le bois, pour survivre. Et le bois se fait rare. Un jour viendront la sécheresse et la mort. Colacalado, le vieux sorcier, et Hami, le visionnaire, confrontés à cette menace, cherchent la voie. Quand Dou le nomade revient de la savane, son frère jumeau Hami vient de mourir. De quoi est mort Hami ? Quel mal ronge Amanda Lundju?
Littéralement, Po di sangui signifie le "bois de sang": le film montre la tragédie de toute une communauté expulsée de sa forêt et jetée sur les routes de l’exil. Il apporte pourtant un message d’espoir, celui de la renaissance d’une société de ses cendres. Possible, et fabuleuse fable écologique pour l’Occident, le film est défini par son réalisateur comme "une parabole sur l'avenir d’une société du tiers-monde et une réflexion sur le rôle des Africains dans le monde".